un puits de douceur
Ce n’est plus lui qui me manque maintenant. Bien sûr, je pense encore à lui quand je passe devant un des nombreux coffee shops de sa chaîne américaine préférée ou quand je marche sur une plaque d’égout, celles qui ont comme une tête de bonhomme et qu’il regardait étonné, amusé, intrigué à chaque fois, d’ailleurs je ne marche pas dessus, jamais, je les contourne toujours, et ces coffee shops et ces plaques, il y en a tellement partout, que forcément, dans une journée, ça fait beaucoup déjà. Bien sûr, je pense à lui avec l’arrivée de ce temps-là, parce que la dernière fois que j’ai vu Paris avec cette lumière et ces odeurs, on était ensemble et on se tenait par la main et ça me coupe encore un peu la respiration, il me faut respirer plus fort tellement ça pèse encore sur mon diaphragme. Bien sûr, je pense à lui quand je vois que la suite d’un de ses films préférés sort en salle, et que j’espère forcément qu’elle sera nulle, cette suite, qu’il sera déçu, parce que je n’ai pas envie de l’imaginer éprouver le moindre plaisir ou quand je vois que le week-end de la soirée qu’il ne manque presque jamais revient et que je sais que cette nuit-là il va danser comme un fou et tellement s’amuser, et ça fait quand même un week-end sur deux, ça revient vite. Mais je ne pense plus à lui quand je me branle par exemple, son image ne me revient plus en mémoire dans ces moments-là, alors que pendant longtemps, ça me revenait en pleine tête à chaque fois. Je ne pense plus à lui quand je fais l’amour ou quand je parle à quelqu’un, que je l’écoute penser et choisir ses mots, ni quand je le regarde vivre et se débattre avec les autres, avec lui, avec la vie. Je peux parler de lui sans plus aucune nostalgie d’aucune sorte, ni aucun manque ou presque. Je n’ai pas ressenti de haine, ni de colère, je n’ai pas réussi, toujours pas, ni de dégoût, ni de dépit, je n’ai pas réussi à ne plus l’aimer, ni à me convaincre qu’il ne m’aimait plus, mais j’accepte petit à petit que je n’y peux rien, comme pour dieu ou la vie après la mort ou le jugement des autres, ce n’est pas en mon pouvoir, je suis impuissant face à ça et ma puissance, j’ai intérêt à la mettre ailleurs, c’est tout. Pendant longtemps, j’ai fait tout ce que je ne faisais plus quand j’étais avec lui, sexuellement déjà, je me suis amusé à pratiquer tout ce qu’on ne faisait pas ensemble, et surtout j’ai séduit, je n’ai pas arrêté, le plus de monde possible, toutes les belles personnes que je voyais, rien que pour savoir que je pouvais, que c’était possible, que tout ça c’était possible. Je ne peux pas dire ce que j’ai ressenti quand il m’a fallu recommencer à séduire, être en chasse comme les gens disent, faire sentir que j’étais disponible, mais pas trop évidemment, et surtout, forcément, le ressentir. Ressentir que j’étais disponible, c’est-à-dire libre bien sûr, mais aussi seul, pas aimé, surtout pas aimé, ça été le plus douloureux et le plus décourageant et les regards des gens autour avec qui c’était possible n’y changeaient rien, je n’étais pas aimé, c’était tout et il fallait tout recommencer et je ne savais pas si j’allais pouvoir, même si des gens qui tombaient amoureux de moi, j’arrivais à en trouver, ce n’est pas le problème, ça ne m’encourageait pas, au contraire, parce que ces gens, ils ne me connaissaient pas de toutes façons, et puis surtout ces gens, ce n’était pas lui. Quoiqu’il en soit, je ne pouvais pas, à ce moment-là, c’était encore lui ou rien, aussi idiot que ce fut. Forcément dans l’amour, on n’aime pas que l’autre, on aime aussi juste le fait que ce soit quelqu’un d’autre, et on ne peut jamais savoir quand l’autre nous manque si c’est lui précisément qui nous manque ou juste quelqu’un d’autre, un puit de douceur parmi d’autre, mais ce puit de douceur-là. Ce qui m’a le plus manqué, c’est ce qu’il était pour moi, exactement ça, un puits de douceur, il s’est trouvé que c’était lui, qu’il a su être ça, que tout le monde ne le sait pas quand même, mais ça aurait pu être quelqu’un d’autre, ça pourrait être quelqu’un d’autre, il le faut. Ce qui me manque maintenant, c’est la chaleur de quelqu’un, c’est le voir me faire une place dans sa vie, prendre une place dans la mienne, sentir la vacance de cette place pour moi, pour lui, pour nous, le regarder me donner et recevoir ce que je lui donne, le regarder me regarder recevoir ce qu’il me donne et lui donner, me réfugier dans ses bras, dans sa vie, l’accueillir dans mes bras, dans ma vie, nous tenir la main partout, tout le temps, surtout ça, ça je ne peux pas m’en passer. Et ce n’est plus sa main à lui que je veux tenir, c’est la main de quelqu’un d’autre, pas celle de n’importe qui, mais plus la sienne en tout cas, non tant pis, vraiment plus.
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