S’ils peuvent avoir moins mal…

Publié le par claude pérès

  Je sais que la raison de vivre des gens, c’est ça, avoir moins mal. Je le vois, je l’entends, je le ressens même tellement c’est partout dans le regard des gens autour. Je sais qu’on peut construire toute une vie avec ça, avoir moins mal. Et qu’on peut résumer toute une vie à ça. Je ne sais pas si c’est de le dire qui est atroce ou de le voir. Ou de le vivre. De faire que sa vie ne soit que ça, avoir moins mal.
  Ce n’est même pas la peine de dire que la vie, ça ne peut pas être ça, qu’il ne peut pas y avoir que ça, que ça ne vaudrait pas la peine que ce serait, plutôt mourir… Non, ce n’est pas la peine, ça ne se raisonne pas. Que les gens se débattent de vivre et qu’ils n’en puissent plus, je le vois. Que tout ce qu’on peut dire et construire dans la vie, ce soit ça, avoir moins mal, je le vois, je crois que ce n’est même pas discutable.
  Ça ne peut pas me donner envie de vivre. Je veux dire, je n’ai pas envie de vivre ça. Je n’ai pas envie d’avoir moins mal, parce que je n’ai pas envie d’avoir mal du tout, c’est tout. Tant qu’à me débattre, tant qu’à m’épuiser à me débattre, à gâcher ma vie à me débattre, à crever à me débattre, ce ne sera pas pour avoir moins mal. Merde.
  Je ne peux pas m’empêcher de me dire que la vie, ça ne peut pas être ça. Ça ne peut pas du tout être ça, si c’est ça, non, je ne peux pas, non. Forcément je donne tort à tout le monde parce que tout le monde va mal, forcément, je me crois plus fort, forcément, sinon je préfère ne pas vivre, non, mais vraiment pas.
  On ne peut pas vivre en se demandant comment avoir moins mal, ça ne peut pas être la vie ça, je ne veux pas. Je veux que la vie, ce soit se demander pourquoi on a mal, de quoi on a mal, comment ne pas avoir mal du tout.
  J’ai peur d’avoir mal, j’ai peur de mourir aussi, j’ai peur de vivre, oui j’ai peur oui. On a peur, oui, je sais, oui. Je sais que la peur fait mal, oui. Mais ce n’est pas une raison de vivre ça, ça ne peut pas.
  Ce que je ne sais pas finalement, c’est si les gens ont tellement mal ou s’ils ont peur d’avoir mal, s’ils ont mal d’avoir peur.
   J’ai déjà eu mal, je sais qu’on ne meurt pas d’avoir mal. Je ne dirai pas que ça rend plus fort, ça tout le monde le sait en théorie. Qu’on n’ait pas envie d’avoir mal oui, que ce soit dur, que ça coûte, oui, c’est vrai, bien sûr, qu’on fasse tout pour l’empêcher, oui, c’est même la moindre des choses. Seulement voilà, franchement, les gens que je vois avoir autant peur d’avoir mal et vouloir avoir moins mal, on ne peut pas dire qu’ils ne fassent rien pour se faire mal. Je suis désolé de le dire, mais quand même. Je ne peux pas dire que je ne vois que des gens qui font tout pour s’adoucir la vie et celle des autres. 
  Forcément je me dis que les gens se font mal parce qu’ils ont peur d’avoir mal, parce que la peur les empêche de vivre ou parce qu’ils veulent étouffer la peur. Forcément, je me dis qu’on pourrait faire autrement et mieux et plus, que ça ne peut pas être que ça. Et forcément je ne comprends pas comment autant de gens peuvent passer leur vie entière comme ça à se faire mal de vouloir avoir moins mal et d’avoir tellement peur.
   J’ai déjà eu mal, je sais qu’on ne meurt pas d’avoir mal et je sais aussi pourquoi on n’en meurt pas, c’est parce qu’on ne veut pas avoir mal. Ce qui fait qu’on tient, ce n’est pas parce qu’on veut avoir moins mal, ça c’est des conneries, ça entretient le truc, non, c’est parce qu’on ne veut pas avoir mal du tout, parce qu’on n’accepte pas ça ou plutôt parce qu’on l’accepte parce qu’on sait que ça ne peut pas être que ça la vie et qu’on fait en sorte que ça ne le soit pas.
  Je ne veux pas avoir moins mal parce que je ne veux pas me faire mal avec la volonté d’avoir moins mal, c’est aussi simple que ça. Je sais, je suis gonflé de dire ça, mais c’est ça ou rien.
Publicité

Publié dans ruptures

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
M
c'est marrant j'y vois tant d'espoir...
Répondre
C
c'est très juste ce que tu écris là je crois....<br /> ça me raconte ça :<br /> Souffrir pour être plus proche de la mort. La mort fait moins peur que la peur de la mort.<br /> Quand on souffre on s'approche d'elle dangereusement, mais on demeurt en vie. Souffrir pour appréhender la mort, la tenir à distance,et tenter d'en avoir moins peur.<br /> Tu sais c'est comme fumer. On sait qu'on en crévera, et on en a peur, mais on n'arrête pas. On fume de plus en plus.<br /> Certains disent fumer par plaisir, moi je crois qu'on fume pour se détruire, on fume parce qu'on en crève. Et en même temps la mort ne viens toujours pas, on la défie et elle se défile.<br /> Un peu comme dans les films d'horreur, la fille descend à la cave quand elle entends le monstre y faire du bruit. Elle devrait courrir, sortir de la maison. Mais elle affronte sa peur, elle tente de la vaincre.<br /> Parce que la peur du monstre est moins forte que la peur de la peur.
Répondre
P
quelque chose qui me touche dans tes textes, Claude, c’est qu’on sent la parole directement, physiquement au combat. <br /> En lutte peut être contre son propre potentiel de reddition,  tout ce qui raisonnablement devrait l’amener à se taire, et justement, ne se taisant pas... <br /> Posant la résistance dans l’acte même de dire contre une raison qui ne laisserait aucune issue... <br />  <br />
Répondre
M
oui je crois que tu as raison...enfin comme d'hab. Je vais le garder en tête ;-)<br /> En tous cas merci.
Répondre