"définir, c'est limiter" Raffaello

Publié le par claude pérès

  On discute avec Myriam et Claire, je dis les noms pour une fois. Myriam ne parle pas, elle écoute, sans doute parce qu'elle n'ose pas dire ce qu'elle pense ou qu'elle n'a pas envie de perdre son temps avec nos prises de têtes mais que ça reste marrant à écouter. On parle des sciences et de l’art. Je dis que je ne vois pas la différence. Que si, la différence, c’est que précisément la différence entre la recherche pure et la recherche appliquée est plus claire en science qu’en art. On parle longtemps comme ça, à se demander à quoi ça sert, des conneries du genre.
  Et puis je dis : Quand Boris Charmatz utilise les fondements de la danse contemporaine que sont la suspension et le relâché pour inventer la suspension relâchée en suspendant un danseur à une machine, il ne fait pas un pas n’importe où au hasard, il fait un pas en avant dans l’histoire de la danse. Ça ne vient pas de nulle part, c’est de la recherche. Ce qu’il interroge, c’est la définition même de la danse. La danse, c’est comme l’amour ou les dieux ou n’importe quoi, c’est ce qu’on veut que ce soit, mais comme on n’est pas tout seul sur terre et qu’on ne peut pas croire que les choses ne soient que ce qu’on veut qu’elles soient, on n’arrête pas de les redéfinir.

   Il doit être ouvrier, je ne sais pas pourquoi je dis ça, je ne sais pas ce que ça veut dire de toutes façons, ouvrier, ou travailleur, c’est un truc de communiste, je me suis toujours demandé pourquoi les communistes ne remettaient jamais en cause le travail et le fait de s’adresser à des être humains comme à des travailleurs, comme s’ils n’étaient que ça, alors que quand même on pourrait dire qu’on est tout sauf ça, pourquoi on ne dit pas « amoureux, amoureuses » ou je ne sais pas, tout sauf ça, bref, peu importe s’il est ouvrier ou pas, il a le corps massif, il vient de beaucoup transpirer, il sent la sueur, mais pas encore oxydée, il a les yeux bleus comme seuls les kabyles les ont, ça veut dire incroyablement hypnotiques, et il a quelque chose de très doux dans les traits, je ne sais pas si c’est dans le regard ou dans le sourire.

  On parle encore, puis à un moment, Claire dit : Finalement, les sciences ou l’art posent la même question, avant même le langage, ça parle de qu’est-ce que c’est être. Là, je fronce les sourcils, je ne sais pas si elle se rend compte que c’est encore une quête de définition…
  J’essaie de parler de cette vanité de la définition, je ne sais pas comment m’y prendre. Je lui dis : La psychanalyse fait partir le désir du manque, de la castration… pour moi, au-delà du Phallus, je crois que le manque vient du fait qu’à partir du moment où on parle, à partir du moment où on se définit comme quelqu’un, on se manque, on se rate et on se perd, les deux. Parce qu’on n’est pas tout ce qu’on pourrait être mais une femme ou un homme, par exemple, avec tout ce que ça implique. Le problème dans le fait de s’inscrire dans ce que Lacan appelait la « chaîne signifiante », c’est précisément qu’on s’enchaîne. L’enfer, ce n’est pas l’autre, non, l’enfer, c’est qu’on veut forcément dire quelque chose. Le problème, c’est que ça implique, que ce qu’on est nous dépasse dans ses implications, parce que ça veut dire, parce que ça implique l’autre, même quand l’autre c’est soi, et qu’on court derrière pour le contrôler.

  Il me sourit, il me flatte un peu, il me fait des compliments sur mon physique, peu importe lesquels, je lui dis merci, je dis toujours merci dans ces cas-là, je dis toujours merci quand quelqu’un trouve le moyen de me dire quelque chose de gentil, parce que c’est énorme dans cette société, et puis avant même qu’on discute, il me dit qu’il veut qu’on aille aux toilettes et qu’il se mette à genoux devant moi. Je ne réagis pas, je crois, parce que je ne m’y attends pas du tout. Je l’imagine à genoux déjà, je précise que ce n’est pas quelqu’un qu’on imagine à genoux, je ne sais pas si on imagine des gens à genoux mais en tout cas pas lui, je l’imagine donc, je ne sais pas si je souris, je crois que je ne réagis pas du tout. Il répète, il insiste en fait, il ne lâche pas, il me dit que je n’aurais rien à faire, que ne rien faire au bar ou ne rien faire debout dans les toilettes devant quelqu’un à genoux qui se branle, c’est pareil, que ça prendra cinq minutes, même pas, si ça se trouve, deux minutes, pas plus. Je crois que je souris gentiment, parce que sa demande ne me paraît pas réaliste, il n’a pas l’air désespéré du tout, comme sa demande pourrait le laisser croire, il a l’air de me demander un service.

  Claire fait une sorte de grimace désespérée… Je souris. Elle sourit aussi. Elle dit : Oui, ce que je me demande depuis quelques temps, et ton blog le montre très bien, je lui souris, elle est gentille, c’est cette course à la cohérence. Elle dit : Je me repère dans la vie au fait que ce soit cohérent ou non, j’avance comme ça, j’explore, je découvre d’autres implications et leur cohérence avec l’ensemble du système me rassure, mais c’est sans fin, toute cette cohérence partout… Après, je ne sais plus exactement comment elle le dit, je n’écoute pas ses mots, je l’imagine courir, haletante, après la cohérence, je me vois faire pareil, je nous vois tous, je ris, je crois.

  Il me dit que je ne suis pas gentil, que moi ça ne me coûte rien, que lui, il le ferait pour n’importe qui, qui lui demanderait ça, que nous les français, on dit toujours non à tout le monde alors que lui, il ne laisserait pas quelqu’un dans la misère, qu’il est trop sensible, que ça lui gratterait le cœur, j’arrête de l’écouter, je retiens l’expression, gratter le cœur. Evidemment, je me demande si ce qu’il dit est logique, je souris, là je suis presque sûr que je souris, parce que voir quelqu’un à genoux en train de se branler devant moi, il se trouve que ça me coûterait, que ce ne serait pas quelque chose d’anodin, parce que je ne serais pas du tout en train de lui donner quoi que ce soit, mais que je lui laisserais des miettes, comme à un chien, et je ne ferais pas ça à un chien, je lui dis que non, gentiment, aussi gentiment que sa demande, je lui dis qu’on peut discuter, que je peux lui donner ça, que donner ça j’en ai envie même, mais que je ne comprends pas que ne pas lui donner quelque chose qu’il veut en étant debout sans rien faire devant lui à genoux lui ferait plus plaisir que recevoir quelque chose que je veux lui donner mais dont il ne veut pas.

  Je dis : En quelque sorte, en se situant avec le sens, en voulant dire, en se définissant comme quelqu’un, on se manque, on renonce à être et l’on produit du sens pour essayer de retrouver ce qu’on a perdu, et on continue de le perdre en tentant de le retrouver. On est piégé, oui, il faut le dire, on se cherche là où on n’est pas.
  Claire continue de parler de sa quête, elle dit : Je cherche de la cohérence partout, je fabrique du sens, et ça ne s’arrête jamais, et c’est de toutes façons en contradiction quand même, à la fin, je comprends le mutisme, je veux dire je comprends qu’on veuille se taire. Là, je comprends pourquoi elle parlait du blog tout à l’heure, je fais le lien dans ma tête, je souris. Elle s’arrête, elle réfléchit, elle dit : Ce qu’on veut, c’est surtout que le cerveau se taise. Là, je crois qu’on rit, forcément.

  On discute donc un peu, là il se rend compte qu’il faut qu’on discute. Je n’ai pas cédé au chantage et à la culpabilisation, quand il me disait s’il te plaît viens, je lui répondais, s’il te plaît arrête d’insister, on discute, c’est sympa, ne gâche pas tout. Il s’est senti obligé de discuter. J’écoutais, j’étais relativement intéressé, même si je me demandais s’il n’était pas en train d’essayer de me convaincre d’une façon détournée. Quand même, il était en train de m’expliquer à quel point il rendait service à tout le monde et puis une histoire de destin, comme quoi les gens qu’il croisait souvent finissaient par lui devoir beaucoup parce que je ne sais plus quoi. En fait je sais, mais je ne vais pas rentrer dans le détail, ça me paraissait cohérent, c’est juste que j’avais peur de ne pas dire non jusqu’au bout, que je restais vigilant, que vraiment, à plusieurs reprises je m’étais demandé ce que ça me coûtait finalement, mais que pour le respect que j’ai pour moi-même et pour lui en tant qu’être humain, en tant que quelqu’un, n’importe qui, ça ne me paraissait pas possible d’accepter. Pas qu’il se mette à genoux devant moi, ça je m’en fous, mais qu’il se mette à genoux devant moi alors que je n’en ai pas envie, ça non, ça me paraissait humiliant pour tout le monde.

  On continue de parler, on ne parle pas du fait que définir dans un système, c’est se situer dans la foule, ça ne nous vient pas à l’idée, on ne peut pas tout dire. Précisément, je dis qu’on ne peut pas tout dire en même temps, que le problème vient de là, de cet échec, que je pourrais dire que je ne l’aimais pas, lui, celui de la rupture, et que pour les mêmes raisons je pourrais dire que je l’aimais, mais que quand je parle, je dois faire un choix dans ce que je dis et veux dire et renoncer à ce que je ne dis pas. Je dis que c’est pareil pour être, si je suis quelqu’un, cela implique aussi que je renonce à être quelqu’un d’autre et que finalement je renonce à être. Les arts et les sciences, la vie humaine, se construisent en produisant le sens qui recherche ce à quoi on renonce en produisant du sens précisément.
  On rit, on s’emporte et on finit par dire, parce qu’il faut bien que chacun de nous puisse dormir en rentrant chez soi, qu’il faudrait être tout et tout dire, être un homme et une femme et aussi les deux en même temps et aussi ni l’un ni l’autre. Que c’est sûr que la réponse n’est pas dans la définition, même si les arts et les sciences pourraient ne faire que ça, définir, depuis des millénaires.
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Publié dans ruptures

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M
j'ai lu
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F
peut être qu'on parle pour tenter de trouver sa parole au final. en tout cas, très heureux d'avoir découvert ton site,  par l'intermédiaire inespéré de rézoG! je ferai partie de ceux qui suivront ta parole
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M
c'est vrai que c'est bon que le cerveau se taise,  et que ça nous apaise...  ;-)
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C
:)
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