Je ne sauverai pas l'humanité, je ne me sauverai pas, mais je m'échapperai, c'est sûr.

Publié le par claude pérès

  On peut dire ce qu’on veut sur le monde, ça ne change rien. On refait le monde tout le temps, tous. On a tous quelque chose à dire, on a tous un point de vue, tous, vraiment, avec ce qu’on est, la simplicité ou le goût du complexe, le confort ou la difficulté, l’enthousiasme ou le découragement ou je ne sais pas quoi encore. Et c’est même magnifique à entendre ce qu’on a à dire sur le monde et qu’on puisse avoir tellement à dire. Et il y a à dire, c’est sûr, il y a à redire même. Oui, oui, on déborde de ce qu’on a à dire, tous, vraiment. C’est comme ça qu’on se situe dans le monde, c’est comme ça qu’on est quelqu’un, parce qu’on se positionne avec ce qu’on a à dire. On n’est pas n’importe qui, on est celui qui voit les choses comme ceci ou comme cela et qui le dit comme ceci ou comme cela, ce n’est pas rien. Ce n’est pas pour ce qu’on dit finalement, ça quand même, on se rend compte que tout le monde s’en fout, non, c’est ce qu’on a à dire, qu’on le dise ou non, qu’on le dise de telle façon ou de telle autre. Quand on dit quelque chose, ça ne fait pas cette chose exister, mais ça nous fait exister de dire cette chose, cette chose précise et pas une autre. Après que ce qu’on a à dire nous fasse être telle personne et donc nous fasse vivre telles choses et pas telles autres ou nous fasse avoir à dire telles choses et pas telles autres de ce qu’on vit, ça reste un peu incroyable. Finalement, je ne sais pas si on ne finit pas par ne plus savoir si on est quelqu’un qui vit quelque chose ou si on est ce qu’on a à dire sur ce qu’on est et sur ce qu’on vit.

  Les gens étaient émus ou envieux ou jaloux, c’est selon, de notre bonheur quand nous étions ensemble. Je m’en souviens très bien. Ils avaient un truc dans le regard, comme s’ils étaient happés. Ceux qui étaient jaloux, ce sont ceux qui ne se laissaient pas happer, qui s’en défendaient. Je n’étais pas fier, j’étais heureux, je m’en fichais. Je ne peux pas ne pas me dire que tout le mal que tout le monde m’ait dit après sur lui ne soit pas lié… À moins que ce soit moi qui ai entendu tout ce mal, parce que c’est ça que j’avais à dire et donc à entendre, mais je ne crois pas. Enfin… disons qu’ils l’ont dit et que je l’ai entendu.

  On dit tous quelque chose sur le monde, tout le temps, on ne fait pratiquement que ça. On refait le monde tout le temps, tous. Tout le monde dit quelque chose sur tout le monde tout le temps. On finit par en faire notre vie, dire quelque chose sur le monde, même si ça ne fait pas vivre. Et je ne pense pas qu’on ait tort, c’est vrai, il y a beaucoup à dire et à redire, oui. Maintenant, je suppose qu’on se rend compte que ça reste de la parole, que c’est fait pour ça, rester de la parole. Que sans doute même, on ne veut pas autre chose que ce qu’on a à dire soit entendu. Que ce soit entendu, ça doit suffire. Seulement tout le monde trouve à dire et redire sur ce qu’ils entendent aussi, forcément. On est une personne précise aussi parce qu’on n’entend pas tout mais quelque chose en particulier et de telle ou telle façon. On est quelqu’un parce qu’on a à dire quelque chose et qu’on entend quelque chose, on a à dire quelque chose de ce qu’on entend et on entend quelque chose de ce qu’on a à dire.

  Je ne sais pas si on peut dire qu’on n'est jamais que de la parole. On refait le monde tout le temps, tous, mais ça ne fait pas la révolution ça.
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Publié dans ruptures

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