un jour, je ne ferai plus le malin

Publié le par claude pérès

  Il faut écrire n’importe quoi. N’importe quoi. Tout ce qui me passe par la tête. Sans tri, sans jugement, sans aucun regard d’aucune sorte. Que ça prolifère. Que ça se fabrique tout seul. Jusqu’à épuisement. Attendre les fautes, les échecs, les faillites. Les laisser arriver. Écrire, ce n’est pas construire quelque chose, articuler quelque chose, dire quelque chose, c’est s’épuiser jusqu’à ce que la faillite vienne d’elle-même. Laisser les erreurs, les faiblesses. Les regarder venir, les voir tomber. Le moment de l’écriture, c’est son échec, son point d’achoppement, autrement, ce n’est rien d’autre qu’une organisation narcissique.

  Je n’envie pas les gens qui travaillent. Je sais, je travaille. Je ne peux pas ne pas les voir comme des gens soumis au système sans même savoir pourquoi. Je ne peux pas ne pas les voir comme les victimes du système dont ils sont eux-mêmes les bourreaux, par lâcheté, par peur, par faiblesse. Je sais que les gens recherchent le confort et la tranquillité, qu’il y a déjà assez de douleur partout comme ça. Ils ont raison. On ne peut pas se battre tout le temps, se faire la vie dure pour ne pas se résigner. Je sais. Je sais le masochisme que c’est d’être aux aguets, qu’on ne peut pas s’infliger ça, que l’on peut espérer être apaisé un peu. En même temps, je sais aussi que c’est ce que se disaient les collabos.

  Si au moins ils étaient heureux, mais même pas… Ça ne rend pas heureux de fermer sa gueule, ça n’a jamais rendu heureux personne.

  Un jour, je fermerai ma gueule, j’arrêterai de faire le malin, c’est sûr, il le faut.

  Un jour, j’arrêterai de faire le malin, vraiment, ça n’a aucun sens de faire le malin quand on sait à quel point c’est dérisoire, et je le sais, je ne peux pas ne pas le savoir, je ne sais que ça.

  Il n’y a pas quelqu’un qui est mieux ou plus heureux ou plus lâche, c’est n’importe quoi. Ça n’a aucune importance. Ça ne change rien. Tous les choix se valent, il n’y en a pas un qui est le bon. Et puis le bon par rapport à quoi ? C’est dur pour tout le monde de toutes façons et qu’est-ce que c’est dur putain, qu’est-ce que c’est dur.

  D’accord, je ne sais pas écrire. Maintenant les gens qui savent écrire ne savent rien.

  C’est marrant les comptables de la culture qui font un enjeu de pouvoir avec leur savoir, qui étalent leur culture comme de la merde. Quelques fois, il y a des gens qui écoutent non pas ce que dit la personne d’une œuvre, mais ce qu’en disent ses chairs quand elle en parle, ça arrive. Il y a des gens pour croire que l’art est subversif et qu’on ne doit pas pouvoir se remettre d’une rencontre avec une œuvre, il y en a d’autres qui codent tout et font tout rentrer dans des cases par souci de confort. Des fois, ce sont les mêmes. Il faut dire que l’art s’y prête, c’est un langage comme n’importe quel langage, une fabrication de codes et de sens, un leurre, du vent. Pourtant la révolte est là, quelque part. Je ne sais pas si c’est un leurre, la révolte. Ça doit encore être un truc pour affirmer son territoire.

  Je n’ai pas envie de faire de l’art pour divertir les gens pour qu’ils travaillent mieux à l’usine, je n’ai pas envie que les gens travaillent à l’usine.

  Je n’ai pas envie de faire de l’art pour convertir les gens pour qu’ils fassent les malins. Je n’en ai rien à foutre des malins.

  Un jour, j’arrêterai de faire le malin, il le faut, c’est certain, ça ne peut pas être autrement.

  C’est humain de faire le malin, tout le monde fait ça. Ça occupe. Il n’y a rien d’autre à faire de toutes façons.

  Un jour, je ne serai plus humain.
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Publié dans ruptures

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