la foule avance...

Publié le par claude pérès

  Je suis au café. Je regarde les gens. Je ne les regarde pas vraiment. Je m’en fous un peu. Je ne fais rien. Je laisse traîner mes yeux sur les gens qui marchent dans la rue, ceux qui parlent autour. Je ne porte pas mon intérêt sur quelqu’un en particulier. Ca me fatiguerait trop. Je ne peux rien porter. Je suis bercé par le flux. Je ne pense pas. Je suis un peu trop vacant pour penser. Je regarde. Je regarde le mouvement de cette agitation. On dirait qu’elle ne s’arrêtera jamais. Je n’ai pas la force d’y participer, mais ça n’a aucune importance. J’y participe comme non-force, ça n’est pas ça qui l’arrêtera. On n’a jamais vu ça s’arrêter, même la mort, ça ne l’arrête pas. D’ailleurs, c’est la mort qui la fait tenir, l’angoisse de la mort, mais passons. Je ne m’arrête pas sur quelqu’un. Les gens vont et viennent ou parlent et parlent. Rien ne s’arrête. Je me laisse porter. Je me dis, à ce moment-là, que ça pourrait être n’importe qui, qu’hier c’en était d’autres et que demain ça en sera d’autres encore, et que l’agitation est la même. Que la vie, ce n’est décidément pas une question d’individualités. Je ne réagis pas à ça. Je laisse passer l’idée. Je ne me la formule pas. Elle me traverse en quelque sorte. Je la ressens plutôt. Normalement, une fois qu’on sait ça, je pense qu’on devrait mourir. Mais là je ne le sais pas vraiment, je le ressens, je le constate. C’est là, tout autour de moi, flagrant. On dirait que tous ces gens se débattent pour affirmer leur individualité dans cette agitation qui la dévore, qui la bouffe et qui en fait autre chose en la recrachant. Même la fille qui parle très fort à côté, on ne l’entend pas. Ses paroles sont happées par l’agitation. Ce n’est pas elle qui dirait ce qu’elle dit, ce serait quelqu’un d’autre qui dirait quelque chose d’autre ou rien. L’agitation n’aurait pas les mêmes formes, les mêmes couleurs avec d’autres gens, mais le flux serait exactement le même ou plutôt il y aurait agitation de toutes façons. Ce n’est pas à l’individualité près.

  Et puis tout à coup, je réalise vraiment que chaque personne dans cette agitation affirme son territoire et ne fait que ça et ne passe sa vie entière qu’à faire que ça. Je le vois ce territoire invisible et virtuel devant moi. Vraiment. Celle qui parle très fort pour attirer l’attention, c’est tellement évident que ce n’est même pas la peine d’en parler. Mais tous les autres aussi, tout le monde. On ne fait rien d’autre. Quand on pense, on ne fait que ça. Ce n’est pas vrai qu’on croie à des idéaux, qu’on réfléchit, qu’on mesure, qu’on équilibre ou je ne sais quoi, on se positionne, on affirme son territoire, là où on est là, comme c’est. On sauve sa peau et on défend son bout de gras. Je n’ai pas une pensée, une croyance ou une conviction qui ne soit reliée à la logique de l’ensemble qui est et qui n’est que d’affirmer mon territoire, quels que soient les chemins détournés que ça prend. Le cynisme là-dedans, ce n’est pas de penser ça, c’est d’utiliser des pensées ou des idéaux qui nous dépassent, croyons-nous, pour ne faire que s’affirmer soi, c’est casser le monde pour le plier à soi. Ca s’appelle du narcissisme en psychanalyse, spéculer l’image de l’autre et du monde à partir de soi, comme je fais là précisément en parlant des autres et du monde. Je vois des gens qui s’engueulent pour ça, parce que l’un défend corps et âme quelque chose et l’autre, avec au moins autant de conviction, autre chose. C’est marrant, ils n’ont pas l’air de voir qu’ils ne font qu’affirmer leurs territoires et que les idées qu’ils avancent, et pour lesquelles ils sont prêts à se battre, ne sont que des prétextes. L’amour, c’est pareil, c’est un enjeu de territoires aussi. D’abord, je n’aime que les gens qui m’aiment, même si ça se complique avec les images spéculaires, les projections, les transferts et je ne sais quoi, à la base, c’est comme ça. Et si j’aime les gens qui m’aiment, c’est parce que leur amour me permet d’affirmer mon territoire. Je le sens vraiment ce gonflement du moi quand j’aime. Ce n’est pas pour rien qu’avec les idéaux qu’on a sur l’amour, ça ne nous empêche pas d’être envieux, jaloux et tellement bas. C’est simplement une question de territoire. Je ne suis rien d’autre qu’un territoire dont les sentiments, les pensées, tout ce qui me fait être découlent de son affirmation. Ca paraît tellement fonctionnel finalement.

  Je regarde toutes ces affirmations individuelles tout autour, toutes les choses belles et toutes les choses terribles qu’elles leur font faire au milieu de cette foule. L’espoir, la ténacité, la volonté, la déception, la folie que c’est. Et puis je me dis que décidément ça ne fait pas le poids face à toute cette agitation. Qu’on les remarque à peine. Que toute cette force déployée par une personne, avec toute l’importance que ça a, à ses yeux, fondamentale, vitale, ce n’est rien dans cette agitation. Ca se remarque à peine. Je crois que j’ai les larmes aux yeux. Personne ne s’en rend compte. La foule avance et les gens continuent de parler.
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Publié dans ruptures

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M
oh je le trouve très beau, il me touche beaucoup...
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