personne ne m'aime, je n'aime personne, personne n'aime personne et je ne m'aime pas

Publié le par claude pérès

  Quand je dis « personne ne m’aime », je dis aussi « je n’aime personne, personne n’aime personne, je ne m’aime pas ». Bien sûr, je n’ai dit que « personne ne m’aime », mais quelque chose fait qu’il n’y a pas que ça qui est entendu. Je peux même dire « personne ne m’aime » pour ne pas dire « je n’aime personne » parce que ce serait trop dur à dire ou parce que je ne veux pas m’en rendre compte ou alors pour que ce soit entendu, sans même que je le dise, sans même que moi-même je ne l’entende. Il y a quelque chose qui fait que je ne maîtrise pas le sens que je fabrique, qu’il m’échappe, que je le fabrique même pour qu’il m’échappe, c’est le fait que je ne le dise pas seulement, mais que ce soit entendu. C’est-à-dire que quelqu’un d’autre entend ce que je dis, que je ne dis pas ça comme ça, que dire, c’est forcément être entendu, même par moi-même, même si ce quelqu’un d’autre qui entend, c’est moi, qu’il n’y a personne d’autre. Je ne dis pas seulement quelque chose, je veux le dire, ça veut dire quelque chose, c’est-à-dire ça entend, c’est entendu.

  Dès lors, en disant quelque chose, en fabriquant du sens, je m’engage dans une prolifération illimitée et c’est précisément parce que je m’engage dans une prolifération illimitée que je dis quelque chose et non pas tout, ni rien. Quand je dis quelque chose, même si c’est pour que quelque chose d’autre soit entendue ou pour qu’autre chose ne soit pas entendue, je ne dis pas autre chose. Pourtant dire « personne ne m’aime », ça ne veut rien dire, j’entends par là, je ne dis rien quand je dis « personne ne m’aime », et même, ça veut ne rien dire, c’est évident. Mais dire à quelqu’un qui dit « personne ne m’aime » que ça veut dire qu’il n’aime personne, c’est le confronter à un sens qu’il ne maîtrise pas, qui lui échappe, c’est le confronter au fait qu’il est entendu par l’autre et que l’autre, pour qui cette personne est l’autre même, peut lui faire dire quelque chose qu’il ne dit pas. L’autre n’entend pas tout, ni rien, il entend quelque chose de quelque chose que son autre à lui a dit, qui peut être autre chose que ce que son autre à lui a dit à l’autre, lui.

  Ça me rappelle la description de Foucault de la curiosité vorace et morbide avec laquelle on juge un homme sur son intention, sur sa transparence, pour apprécier son acte, c’est-à-dire sur tout ce qui échappe à cet acte et qui prolifère. Est-ce qu’on doit juger un homme sur ce qu’il est ou sur ce qu’il a fait ou dit ? Est-ce que l’on sait, avec ce que le savoir implique de pouvoir chez Foucault, mieux que lui qui il est ? Est-ce qu’on peut entendre quelque chose qui n’a pas été dit ? En d’autres termes, est-ce qu’on entend ce que l’autre veut dire ou ce que l’on veut lui faire dire ?

  Quand je dis « je désire ce dont j’ai peur », on peut dire que je dis aussi : « je désire avoir peur, je désire désirer et j’ai peur d’avoir peur, j’ai peur de désirer, j’ai peur de ce que je désire ». C’est comme ça d’ailleurs qu’on comprend quelque chose dans tous les domaines de Savoir, en pistant tout ce que ça peut vouloir dire, même si ça ne le dit pas. La Psychanalyse ne procède que comme ça. On part du principe qu’est impliqué dans ce que je dis ce qui sera entendu, que je m’adresse à l’Autre quand je parle et que ma parole en porte la marque. Et une analyse consiste à intégrer la parole de l’autre à ma parole, à me faire dire ce que l’autre me fait dire. À non seulement donner un sens, mais le sens de l’autre au sens que je donne. Est-ce que ça me fait être quelqu’un d’autre que qui je suis parce que je suis entendu par quelqu’un d’autre ? Oui, sans doute, mais à quel moment c’est moi qui dit ce que je dis ou l’autre qui dit ce qu’il entend ? Est-ce que je peux le dire ?
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Publié dans ruptures

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M
j'adore ce t'exte, même si je ne suis pas totalement sûre d'avoir tout compris, mais ce que je vcrois avoir compris était vachement intéressant et l'écriture est toujours amusante à suivre :-)...
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