je voulais dire que de l'amour il m'en a donné
Il ne m’aime pas. Il me dévore. Il m’engloutit. Je ne dis rien. Je le laisse faire. J’attends qu’il s’épuise. Je ne me laisse pas faire. Je résiste. Bien sûr, je ne peux pas l’aimer. Je ne peux rien de toutes façons. Je ne peux que résister et tenir bon. Qu’il m’empêche de l’aimer, c’est évident. Qu’il ait peur et qu’il fasse tout pour ne se confronter à rien, ce n’est même pas la peine d’en parler, ça crève les yeux. Il ne m’aime pas, il ne veut pas que je l’aime, si c’était réel, il ne saurait pas quoi en faire. Il ne supporterait pas, ça lui demanderait d’être fort et courageux, ce n’est pas possible. Qu’il joue avec l’idée d’aimer, tant que ça reste une idée, ça va, du moment que ça n’est pas sérieux, du moment que ça n’implique pas. Qu’il soit fier de moi, qu’il me promène partout, oui, ça c’est sûr. Qu’il m’embrasse tout le temps, qu’il me câline et qu’il me dise qu’il m’aime, ça oui, ce n’est pas compliqué. Mais qu’est-ce qu’il ferait si je me confiais à lui, qu’est-ce qu’il pourrait faire ? Rien. Il est incapable, il faut qu’il reste incapable. Il vit des histoires d’amour, parce que ce sont des histoires qu’il se raconte, ça oui, mais aimer non, s’inquiéter pour quelqu’un, le regarder vivre, aimer un geste, un regard, une idée, non il n’a pas de place pour ça. Il n’a pas d’amour à donner. Ses peurs gagnent tout. Il n’est rien d’autre que les peurs qui le dévorent, il ne pense pas, il ne ressent rien, il n’est personne. Je peux dire ça. Ce n’est pas méchant. C’est avec amour que je dis ça, parce que je l’ai bien regardé. Il ne sait pas qui il est, il ne sait pas qui il a en face, il ne voit rien d’autre que ses peurs. Bien sûr, il souffre, il ne dort plus, il vit mal, mais il a besoin de ça. Que les peurs soient partout au point de l’empêcher de penser, d’aimer, de vivre, c’est ce qu’il veut, autrement il est perdu. La douceur par exemple, ce n’est pas possible, il vit comme un chien, il n’est jamais doux avec personne et personne n’est jamais doux avec lui. La douceur pour lui, c’est du silence, et avec le silence il entendrait tout, non il faut qu’il y ait du bruit pour ne plus rien entendre. Quand je le regarde, je ne vois personne, qui il est, il ne le sait pas, il fuit trop pour le savoir, il fuit pour ne pas le savoir. Il pense que s’il s’arrête, il est rattrapé, il ne sait même plus par quoi, mais il a peur. Putain, qu’est-ce qu’il a peur. Il ne vit pas, il n’aime pas, il n’est personne. Dans son regard, il n’y a rien, sur son front, aux coins de ses lèvres, il n’y a rien, il n’y a que la peur qui dévaste tout. Quelques fois passe comme un émerveillement dans ses yeux quand il me regarde, mais ça lui fait peur ça aussi et il le laisse passer le plus vite possible. Il vit comme un chien. Il est fou. Il est inhumain. Il n’est que la peur irascible qui l’empêche de vivre, d’aimer, d’être. Et il détruit tout, tout le temps. Il adore ça. Il est dépendant à la souffrance. Tout ce qui pourrait être bon dans sa vie, doux, tendre, éblouissant, il le saccage. Ce qu’il veut c’est que les cris l’assourdissent pour ne plus rien entendre. Et quand il saccage, ça crie. L’humiliation, la douleur, la culpabilité, ça oui, il en redemande, il n’en a jamais assez. Il faut que je l’aime pour écrire ça. Il délire. Il est malade de vivre. Il se déteste, il a honte, il est coupable. Il ne peut pas être autrement. Il ne supporte pas ça, il veut vivre bien, il le veut vraiment, mais c’est précisément parce qu’il ne supporte pas ça qu’il en redemande, parce qu’il ne peut pas se supporter. Et son envie de bonheur, c’est juste un truc masochiste pour ne jamais être à la hauteur, parce qu’il ne s’en donne pas les moyens. Il se donne les moyens de son malheur. Il se condamne à vivre mal, comme un chien, comme un fou. Il se donne tort. Je crois qu’il donne raison à quelqu’un qui lui donne tort et qu’il préfère se punir de vivre et tout saccager.
En psychanalyse post-lacanienne, on dirait que c’est sa mère qui lui donne tort et qu’il donne raison à sa mère de lui donner tort. En psychanalyse post-lacanienne, on dirait qu’il n’est personne, qu’il n’a rien à donner, qu’il n’a pas de pénis parce qu’il est un pénis, celui de sa mère. On dirait aussi que sa mère veut sa mort, qu’il veut sa mort à lui parce qu’il veut la mort de sa mère qui veut sa mort à lui parce qu’elle est morte dès lors qu’elle est mère. Il veut se tuer pour tuer son envie de mort de sa mère et il veut la mort de sa mère parce qu’elle veut sa mort à lui pour ne plus être morte en tant que mère. Voir son enfant vivre, ça rapproche de la mort, ça tout le monde peut le comprendre, qu’elle ne veuille pas le laisser vivre, ça doit être humain. En psychanalyse post-lacanienne, on dirait ça. Ça aurait beaucoup de sens. Ça se vérifierait. Chez lui, ça se vérifie, c’est tellement évident que ça se voit à des kilomètres. On ne voit que ça. L’enfant fantôme de parents morts d’être parents. L’anorexie de l’amour. L’obsession assassine. Tout ça, c’est frappant tellement ça se voit. Seulement voilà, quand on a dit ça, on n’a rien dit. On ne parle pas de son devenir, son intelligence qui tâtonne encore, mais qui peut être si brillante, sa beauté saisissante qui ne ressemble à rien, qui lui ressemblera peut-être un jour, sa sensibilité infinie, qui finira par se déployer, cet amour qui gronde en lui en demandant à sortir. On ne parle pas de sa fragilité, la dureté de son regard parfois, l’espoir qui le déborde les autres fois, son insolence, la naïveté de sa voix, ses accents, ses engouements frénétiques, son énergie folle, sa fatigue, son abattement, son corps aux aguets, son envie immense de vivre, son angoisse de ne toujours pas y arriver et tant qu’on n’a pas dit ça, on n’a rien dit. Jules Michelet disait que chacun d’entre nous porte dans son histoire toute l’Histoire de l’humanité et j’en suis sûr, je le vois : on voit l’histoire de l’Humanité dans un homme et on revit toutes les vies de l’Humanité en une vie. Alors il a forcément beaucoup à vivre, bien plus que ce que Deleuze et Guattari appelaient le « rabattement familialiste » de la psychanalyse peut en dire.
(Je voulais dire que de l’amour, il m’en a donné beaucoup.)
Il ne m’aime pas, il n’aime personne et il m’empêche de l’aimer. Sa demande d’amour n’est pas faite pour que je l’aime mais bien pour que je le rejette. Il ne s’entoure que de personnes qui lui crient dessus, que de personnes à qui il a peur de parler, qu’il a peur de regarder, qu’il a peur d’aimer. Il se laisse traiter comme un chien. Comme s’il méritait ça, comme si quelqu’un au monde méritait ça. Je résiste, je ne crie pas, je ne dis rien, je ne le traite pas comme un chien, jamais, je ne pense pas qu’il comprenne que j’essaie de l’aimer, je pense qu’il se dit que c’est de l’indifférence. Mais c’est vrai que je le rejette, c’est vrai, je ne peux pas m’en empêcher. Sa demande d’amour est faite pour que je le rejette et je le fais. Ce n’est pas lui que je rejette, je rejette ses délires, pour lui c’est pareil. Il ne comprend pas qu’il peut me parler, me regarder, m’aimer. Il n’a pas l’habitude. Il ne sait pas ce que c’est. Il ne le reconnaît pas du tout. Il a peur de moi. Tout ce qu’il pourrait aimer en moi, il ne l’aime pas, il en a peur. Il faudrait qu’il s’attache, qu’il s’arrête, qu’il se laisse rattraper, il ne peut pas. Il ne peut même pas le concevoir. Il se dit qu’il n’est pas à la hauteur, son amour pour moi, c’est de passer son temps à se dire qu’il n’est pas à la hauteur, comme avec le bonheur, pareil, c’est n’importe quoi, qu’il n’est pas assez intelligent, qu’il n’est pas assez beau, qu’il est commun, et qu’est-ce que je lui trouve et pourquoi lui, il dit ça toute la journée, tout le temps. Quand il me regarde, il se voit. Il ne voit pas mes peurs, mes angoisses, mes difficultés, mes fragilités, mes besoins, non, ça non, il ne peut pas, ce qu’il peut m’apporter, qu’il peut m’apprendre à aimer, que la vie peut être douce avec lui, non, ça ne lui vient même pas à l’idée, c’est flagrant, pourtant, mais non. Il ne voit pas non plus qu’avec moi il s’apaise, qu’avec moi il revit, il sort, il revoit des gens, il dort mieux, il mange mieux, il a de nouveau des envies, il est de moins en moins agressif avec les autres, avec lui, avec la vie, il y a même des moments où il aime, vraiment, pour la première fois, non, il ne s’en rend même pas compte. Il ne donne rien, jamais, il ne reçoit rien non plus, c’est là, il n’a qu’à tendre la main, mais non, il demande, c’est tout ce qu’il peut faire, demander pour ne pas avoir ce qu’il demande, pour ne rien avoir du tout. Il est seul, il n’aime personne, personne ne l’aime. Il pourrit tout. Il rejette les gens en se faisant rejeter. Ça tourne à vide. Il n’y a de place pour personne, il n’y a pas de place pour lui non plus, ses peurs occupent tout. Je n’y peux rien. Il y a un moment où même avec toute la meilleure volonté du monde entier, je n’y peux rien. Je le regarde, je l’aime. Je le regarde être seul. Je n’y peux rien.
(Je voulais dire quand même que de l’amour, il m’en a donné assez pour que je m’apaise et qu’il fallait que ce soit immense parce qu’avant je n’y croyais plus.)
En psychanalyse post-lacanienne, on dirait que c’est sa mère qui lui donne tort et qu’il donne raison à sa mère de lui donner tort. En psychanalyse post-lacanienne, on dirait qu’il n’est personne, qu’il n’a rien à donner, qu’il n’a pas de pénis parce qu’il est un pénis, celui de sa mère. On dirait aussi que sa mère veut sa mort, qu’il veut sa mort à lui parce qu’il veut la mort de sa mère qui veut sa mort à lui parce qu’elle est morte dès lors qu’elle est mère. Il veut se tuer pour tuer son envie de mort de sa mère et il veut la mort de sa mère parce qu’elle veut sa mort à lui pour ne plus être morte en tant que mère. Voir son enfant vivre, ça rapproche de la mort, ça tout le monde peut le comprendre, qu’elle ne veuille pas le laisser vivre, ça doit être humain. En psychanalyse post-lacanienne, on dirait ça. Ça aurait beaucoup de sens. Ça se vérifierait. Chez lui, ça se vérifie, c’est tellement évident que ça se voit à des kilomètres. On ne voit que ça. L’enfant fantôme de parents morts d’être parents. L’anorexie de l’amour. L’obsession assassine. Tout ça, c’est frappant tellement ça se voit. Seulement voilà, quand on a dit ça, on n’a rien dit. On ne parle pas de son devenir, son intelligence qui tâtonne encore, mais qui peut être si brillante, sa beauté saisissante qui ne ressemble à rien, qui lui ressemblera peut-être un jour, sa sensibilité infinie, qui finira par se déployer, cet amour qui gronde en lui en demandant à sortir. On ne parle pas de sa fragilité, la dureté de son regard parfois, l’espoir qui le déborde les autres fois, son insolence, la naïveté de sa voix, ses accents, ses engouements frénétiques, son énergie folle, sa fatigue, son abattement, son corps aux aguets, son envie immense de vivre, son angoisse de ne toujours pas y arriver et tant qu’on n’a pas dit ça, on n’a rien dit. Jules Michelet disait que chacun d’entre nous porte dans son histoire toute l’Histoire de l’humanité et j’en suis sûr, je le vois : on voit l’histoire de l’Humanité dans un homme et on revit toutes les vies de l’Humanité en une vie. Alors il a forcément beaucoup à vivre, bien plus que ce que Deleuze et Guattari appelaient le « rabattement familialiste » de la psychanalyse peut en dire.
(Je voulais dire que de l’amour, il m’en a donné beaucoup.)
Il ne m’aime pas, il n’aime personne et il m’empêche de l’aimer. Sa demande d’amour n’est pas faite pour que je l’aime mais bien pour que je le rejette. Il ne s’entoure que de personnes qui lui crient dessus, que de personnes à qui il a peur de parler, qu’il a peur de regarder, qu’il a peur d’aimer. Il se laisse traiter comme un chien. Comme s’il méritait ça, comme si quelqu’un au monde méritait ça. Je résiste, je ne crie pas, je ne dis rien, je ne le traite pas comme un chien, jamais, je ne pense pas qu’il comprenne que j’essaie de l’aimer, je pense qu’il se dit que c’est de l’indifférence. Mais c’est vrai que je le rejette, c’est vrai, je ne peux pas m’en empêcher. Sa demande d’amour est faite pour que je le rejette et je le fais. Ce n’est pas lui que je rejette, je rejette ses délires, pour lui c’est pareil. Il ne comprend pas qu’il peut me parler, me regarder, m’aimer. Il n’a pas l’habitude. Il ne sait pas ce que c’est. Il ne le reconnaît pas du tout. Il a peur de moi. Tout ce qu’il pourrait aimer en moi, il ne l’aime pas, il en a peur. Il faudrait qu’il s’attache, qu’il s’arrête, qu’il se laisse rattraper, il ne peut pas. Il ne peut même pas le concevoir. Il se dit qu’il n’est pas à la hauteur, son amour pour moi, c’est de passer son temps à se dire qu’il n’est pas à la hauteur, comme avec le bonheur, pareil, c’est n’importe quoi, qu’il n’est pas assez intelligent, qu’il n’est pas assez beau, qu’il est commun, et qu’est-ce que je lui trouve et pourquoi lui, il dit ça toute la journée, tout le temps. Quand il me regarde, il se voit. Il ne voit pas mes peurs, mes angoisses, mes difficultés, mes fragilités, mes besoins, non, ça non, il ne peut pas, ce qu’il peut m’apporter, qu’il peut m’apprendre à aimer, que la vie peut être douce avec lui, non, ça ne lui vient même pas à l’idée, c’est flagrant, pourtant, mais non. Il ne voit pas non plus qu’avec moi il s’apaise, qu’avec moi il revit, il sort, il revoit des gens, il dort mieux, il mange mieux, il a de nouveau des envies, il est de moins en moins agressif avec les autres, avec lui, avec la vie, il y a même des moments où il aime, vraiment, pour la première fois, non, il ne s’en rend même pas compte. Il ne donne rien, jamais, il ne reçoit rien non plus, c’est là, il n’a qu’à tendre la main, mais non, il demande, c’est tout ce qu’il peut faire, demander pour ne pas avoir ce qu’il demande, pour ne rien avoir du tout. Il est seul, il n’aime personne, personne ne l’aime. Il pourrit tout. Il rejette les gens en se faisant rejeter. Ça tourne à vide. Il n’y a de place pour personne, il n’y a pas de place pour lui non plus, ses peurs occupent tout. Je n’y peux rien. Il y a un moment où même avec toute la meilleure volonté du monde entier, je n’y peux rien. Je le regarde, je l’aime. Je le regarde être seul. Je n’y peux rien.
(Je voulais dire quand même que de l’amour, il m’en a donné assez pour que je m’apaise et qu’il fallait que ce soit immense parce qu’avant je n’y croyais plus.)
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